19 avril 2017

FACE AUX ELECTEURS. A quatre jours du premier tour dimanche, François Fillon répond aux questions des lecteurs du Parisien/Aujourd’hui en France.

 

La campagne : « L’une des motivations qui m’animent, c’est le remords »

 

MOHAMED MAHI. Vous proposez beaucoup de choses. Mais vous auriez pu les faire lorsque vous étiez Premier ministre !

François Fillon. Vous n’avez pas totalement tort. L’une des motivations qui m’animent, c’est le remords. Celui d’une génération qui n’a pas eu le courage d’aller au bout d’une logique de réforme et qui s’est contentée d’améliorer les choses à la marge. En 2007, avec Nicolas Sarkozy, on a respecté notre programme, mais il n’était pas assez ambitieuxl, il n’y avait pas la suppression des 35 heures. Et puis, on s’est pris une terrible crise financière…

Mais pourquoi feriez-vous plus aujourd’hui ?
D’abord, à l’époque, le patron c’était Nicolas Sarkozy. Aujourd’hui, c’est à vous de choisir parmi la masse de candidats. Vous avez des choix révolutionnaires, ceux de l’extrême droite ou de l’extrême gauche, de la continuité avec M. Macron et de l’alternance… le mien.

ÉLODIE DALLOCCHIO. François Bayrou a apporté son soutien à Emmanuel Macron, en demandant une loi sur la moralisation de la vie publique. Comment comptez-vous restaurer ce lien de confiance avec les Français ?

Il y a beaucoup d’hommes politiques qui font le concours Lépine de la meilleure proposition en matière de transparence. Moi, l’une des premières choses que je ferai si je suis élu, c’est de demander aux trois premiers magistrats français — le premier président de la Cour des comptes, le vice-président du Conseil d’Etat et le procureur général près la Cour de cassation — de faire des propositions en matière de lutte pour la transparence pour aboutir à une grande loi. Soit le Parlement la votera, soit je la soumettrai à un référendum.

VINCENT HIARD. On a l’impression dans cette campagne que les Républicains et le PS cherchent à entretenir le clivage droite-gauche. Mais il y a de bonnes idées à droite, comme à gauche. Et Macron l’a d’ailleurs bien compris…

Il y a des marqueurs de droite et de gauche qui perdurent. Si demain il n’y avait plus d’alternances, la démocratie finirait par disparaître. Dans l’état où se trouve la société française, je pense qu’il n’y aurait rien de pire qu’une forme de coalition droite-gauche qui générerait en face d’elle une seule opposition : l’extrême droite.

Mais quand vous étiez Premier ministre, il y a eu des gens de gauche dans votre gouvernement !

Honnêtement, je n’étais pas contre… mais ça n’a pas été une réussite. Quand on prend une personnalité de gauche dans un gouvernement de droite, ou l’inverse, elle est démonétisée au moment où elle accepte la mission. C’est pour cela que je suis plus favorable à l’ouverture à des personnalités de la société civile.

VIVIANE AUBRY. Si vous êtes qualifié au second tour, quel sera votre adversaire préféré ?

Celui que les Français me donneront. Je ne choisis pas. La seule chose que je constate, c’est que, si c’est le FN, ce sera le signe que le pays ne va pas bien.

Et la montée de Mélenchon ? Vous y croyez ?

C’est surtout le signe que la gauche est explosée en mille morceaux et qu’elle cherche à se raccrocher derrière quelqu’un qui a certes du talent, de la culture, qui est un vrai tribun, mais ses supporteurs seront peut-être moins nombreux à voter pour lui une fois qu’ils auront vu ses propositions.

Les affaires : « Je suis magnanime mais… »

 

Sylvain Carrière. Peut-on vous faire confiance pour mener des réformes qui peuvent difficilement être acceptées par les citoyens, compte tenu de votre image écornée par les affaires ?

Je comprends que vous me posiez cette question. Je considère que depuis deux mois et demi j’ai été accusé à tort d’emplois fictifs. Tout est faux ! Si cette accusation avait été juste, la justice, qui a été extrêmement rapide à mon égard, aurait déjà rendu son jugement. L’ensemble du système médiatique n’a fait preuve d’aucune réserve à mon égard, en m’attaquant matin, midi et soir, et en relayant n’importe quelle rumeur. Comme celles que j’ai encore entendues ces derniers jours…

Lesquelles ?

En ce moment, il y a des journalistes qui enquêtent chez moi, dans la Sarthe. J’aurais par exemple une Ferrari cachée dans une grange, j’aurais fait payer le repas d’enterrement de ma mère par de grandes entreprises, je serais intervenu auprès d’un recteur d’académie pour faire augmenter la note de mon fils au baccalauréat et ma femme aurait travaillé dans un cabinet ministériel il y a quarante ans… Tout cela est faux. Et cela va trop loin.

Mais pourquoi n’avoir pas réagi tout de suite, quand l’affaire est sortie, pour éteindre l’incendie ?

Parce qu’on n’est pas préparé à ça. Surtout à partir du moment où la justice s’empare du sujet une heure après la publication d’un article… Mais tout est allé tellement loin, que cela va conduire un certain nombre de Français à voter pour moi et à faire en sorte que je sois au second tour de l’élection présidentielle. J’en suis persuadé.

Allez-vous porter plainte contre ces gens ?

Je ferai tous les recours nécessaires pour dénoncer ce qui s’est passé. Mais je le ferai une fois que la campagne sera passée. Et si je suis élu président de la République, je demanderai une réforme sur la protection du secret de l’instruction. Que des agents de l’Etat violent la loi en permanence de cette façon, c’est insupportable.

Michel Chailloux. Depuis les révélations du « Canard enchaîné », des personnalités vous ont quitté. Que pensez-vous de leur attitude pendant la tempête ?

Je peux les comprendre. Le choc a été tellement violent. Moi-même, je me suis posé la question : est-ce que je devais continuer vu le contexte ? Je suis resté, car j’avais quand même aussi beaucoup de soutiens autour de moi. Mais je suis magnanime, je n’en veux à personne. Mon objectif sera même de ramener tout le monde si je suis élu. Ce qui ne veut pas dire que je n’aurai pas un petit jugement personnel sur certains comportements…

L’économie : « Le quasi-plein-emploi en cinq ou six ans »

 

Charlène Kalala. Vous prônez la suppression des 35 heures. Est-ce que cela n’ouvre pas la porte aux abus de la part des entreprises ?

On est le seul pays au monde à avoir les 35 heures, ce qui explique pour une part la faiblesse de notre croissance et l’ampleur du chômage. Il y avait deux solutions : repasser aux 39 heures ou alors laisser une liberté de négociation aux entreprises et aux salariés. J’ai préféré cette seconde option. Pour modifier les horaires de travail, il faudra que la majorité des syndicats ou que la majorité des salariés de l’entreprise soient d’accord. Personne ne pourra faire n’importe quoi. C’est très important d’introduire cette liberté pour permettre aux entreprises de s’adapter. Pourquoi tout le monde devrait travailler 35 heures ? Il y a des métiers qui sont plus difficiles que d’autres, des situations économiques différentes. Chez tous les grands pays voisins, comme l’Allemagne, il n’y a pas d’horaire légal de travail.

Sylvain Carrière. Etes-vous favorable à une plus grande flexibilité des contrats de travail ?

La flexibilité, c’est d’avoir des contrats de travail plus souples. Je propose de plafonner, par la loi, les indemnités de licenciement. Ces indemnités peuvent être élevées — mais il faut qu’elles soient connues à l’avance. Qu’elles ne soient pas laissées à la décision d’un juge, ce qui fait peser sur l’avenir de l’entreprise une grande incertitude. Ensuite, je suis pour la reconnaissance de « contrats de mission » qui puissent durer un, deux ou trois ans. Enfin, je suis favorable à un statut de travailleur indépendant. Je pense qu’il va y avoir de plus en plus de gens qui vont se mettre à leur compte. C’est le phénomène d’ubérisation. Sans contrôle, ce sera la foire d’empoigne. Il y a une autre solution proposée par notre Prix Nobel d’économie, Jean Tirole, qui est un contrat unique pour tout le monde mais qui fera varier le niveau de protection avec l’ancienneté. Un jeune aurait ainsi un contrat beaucoup plus précaire qu’une personne qui a de l’ancienneté. Je n’ai pas retenu cette idée dans mon programme, mais elle est sur la table.

Mais quels seraient les avantages pour les salariés avec un contrat plus flexible ?

Lorsqu’on est en plein-emploi comme nos amis allemands, les salariés sont en position de force. Mais ce n’est pas notre cas. Nos entreprises peuvent sélectionner leurs salariés. La clé de notre redressement, c’est la lutte contre le chômage. Je pense que passer de 10 % de chômage à 4 ou 5 %, ce qui est un quasi-plein-emploi, est possible en cinq ou six ans. C’est long. Donc, je propose de baisser immédiatement les cotisations sociales payées par les salariés ce qui fait augmenter le salaire direct. Je financerai cette baisse par une hausse de 2 points de la TVA.

Viviane Aubry. Emmanuel Macron souhaite que les salariés qui démissionnent bénéficient des indemnités chômage au même titre qu’une personne licenciée. Qu’en pensez-vous ?

Je ne comprends pas cette proposition. Les cotisations chômage des salariés et des employeurs sont destinées à indemniser le chômage, c’est-à-dire un accident de parcours. Là, il s’agirait d’indemniser les salariés qui décident de quitter leur travail au bout de cinq ans ! L’assurance chômage est en déficit de 10 Mds€. Et M. Macron nous explique qu’il veut réduire ce déficit sans proposer le début d’une mesure pour le faire, comme par exemple la réduction de la durée d’indemnisation ou la hausse des cotisations. Ce n’est pas en creusant le déficit qu’on va sortir des difficultés. Si je suis élu, je demanderai aux partenaires sociaux — qui continueront de gérer l’assurance chômage contrairement à ce que propose M. Macron qui veut la nationaliser — de négocier, mais je poserais une exigence : arriver à l’équilibre des comptes sinon le système va exploser.

Mohamed Mahi. Quelle serait votre première mesure pour éviter les délocalisations ?

Baisser, comme on ne l’a jamais fait, les charges et les impôts qui pèsent sur les entreprises. Je diminuerai de 40 Mds€ les charges qui pèsent sur le travail. Je supprimerai le CICE que je transformerai en baisse de charges. Et je veux que tous les niveaux de salaire soient concernés. Soit une baisse du coût du travail de 10 %. Deuxième chose, je veux que l’on puisse investir en France. Or notre fiscalité est deux fois plus importante que chez beaucoup de nos voisins. Certains disent : « Il faut faire payer les riches. » Moyennant quoi, ils n’investissent plus en France. Je veux aussi que l’on puisse déduire de ses revenus les sommes investies dans les PME afin que les Français deviennent actionnaires de leur activité. Enfin, je veux développer et améliorer la formation, notamment des jeunes.

Le voile, la laïcité : « Une prise de pouvoir des intégristes au sein de la religion musulmane »

 

Charlène Kalala. La femme n’est-elle pas libre de son corps ? Pourquoi vouloir faire une loi anti-burkini ?

Je n’ai jamais proposé de loi anti-burkini ! Je fais partie au contraire de ceux qui disent qu’il ne faut pas légiférer sur ces questions. Mais ne nous y trompons pas : le burkini, c’est une provocation, une manière pour les intégristes de prendre le pouvoir au sein de la religion musulmane. Il y a trente ans, il y avait autant de musulmans en France et pratiquement pas de femmes voilées dans les rues. Pourquoi tout d’un coup autant de signes de repli sur soi ? Je souhaite que l’on combatte, avec les musulmans eux-mêmes, la montée de cet intégrisme. Je propose simplement l’instauration d’un dialogue entre l’Etat et la religion musulmane. Comme il y en eut un autrefois entre l’Etat et la religion catholique. Il faut que les musulmans acceptent les mêmes règles que les autres religions.

A l’université, il ne faut pas interdire le port du voile ?

C’est aux conseils d’administration des universités de décider de leur règlement intérieur. D’abord parce que les universités sont des lieux de liberté depuis le Moyen Age : la police n’a pas le droit d’intervenir dans les campus universitaires. Si on décidait d’une loi sur le port du voile à l’université, qui la ferait appliquer ? Personne. Je propose donc que chaque conseil d’administration décide. De manière générale, je propose que chaque adulte soit libre de s’habiller comme il veut. Mais la société française ne peut pas accepter de discrimination envers les femmes. Quand des femmes ne peuvent pas aller dans un café parce qu’elles n’y sont pas les bienvenues, que des médecins hommes ne peuvent pas soigner des femmes, on se dit qu’on est en train de reculer sur des questions fondamentales. Mais cela se combat par le dialogue.

Les retraites : « Un seul système pour tout le monde »

 

Charlène Kalala. Vous proposez d’augmenter l’âge de départ à la retraite à 65 ans. Mais vous-même vous vous présentez à la présidence de la République à 62 ans…

Non, 63 ans ! Que suggérez-vous ? De le mettre encore plus tard ? Ce n’est pas par plaisir que je propose 65 ans. Nous sommes un des seuls grands pays d’Europe à ne pas avoir l’âge de départ à 65 ans. Pouvons-nous rester tout seuls avec les 35 heures et la retraite à 62 ans ? Non. Ou alors on va continuer à s’appauvrir, on aura de plus en plus de mal à payer les retraites avec de moins en moins d’actifs pour cotiser. Ce n’est pas très populaire de proposer cela mais c’est réaliste.

Pour combien d’annuités ?

Pour l’instant, on est à 42,5. Il est plus efficace de passer à 65 ans que d’augmenter le nombre d’annuités. Cela représente près de 20 Mds€ d’économies par rapport au déficit actuel. Et je propose d’augmenter toutes les retraites inférieures à 1 000 € ainsi que les petites pensions de réversion. Les retraites, ce n’est pas un système très sophistiqué, c’est une boîte dans laquelle on met les cotisations pour payer les prestations. Donc, s’il y a moins de cotisations, il y a moins d’argent pour payer les retraites.

Mohamed Mahi. Pourquoi ne pas faire une seule caisse de retraite, pour le privé comme pour les fonctionnaires ?

On a commencé à le faire en 2003, avec les 40 annuités pour les fonctionnaires alors qu’ils étaient à 37,5. Il y a donc eu un effort de fait sur les régimes spéciaux mais pas suffisant. Je suis favorable à un seul système de retraite pour tout le monde. Pour être sûr d’y arriver, si besoin, je proposerai d’inscrire dans la Constitution le principe d’égalité des régimes sociaux.

Et vous-même, à quel âge la retraite ?

Chacun est libre de voter pour quelqu’un de plus jeune ! Mais ce serait compliqué dans une société qui vieillit d’avoir toute une partie de la population non représentée. Le renouvellement de la politique ne passe pas par des règles et des lois, mais par les choix des électeurs. Quand on regarde ceux qui ont compté dans la vie politique française, on se serait privés de beaucoup de talents, comme le général de Gaulle.

Le fait de ne vouloir exercer qu’un seul mandat présidentiel ne va pas dans ce sens…

C’est autre chose. Je pense que la situation du pays est très difficile, et le président de la République doit jeter toutes ses forces dans la bataille pour réussir le changement. Car cela va générer des oppositions, or j’ai bien vu dans le passé que le désir d’être réélu conduit à ne pas prendre les décisions courageuses dont on a besoin. C’est pour cela que je ne suis candidat que pour un mandat.

La santé : « Laisser une réelle liberté aux médecins »

 

Élodie Dallocchio. La désertification médicale compromet l’égalité. Comment faire pour que tous les Français puissent avoir accès à la même qualité de soins ?

La question de la désertification est fondamentale. Avec l’éducation, l’offre de santé est la clé du développement des territoires ruraux et périurbains. Ma première proposition, c’est d’augmenter le numerus clausus dans les régions où il n’y a pas assez de médecins. Tout simplement parce que beaucoup de jeunes font leurs études dans une région et s’y établissent par la suite. La seconde est de faciliter l’association des médecins dans les maisons de santé. Une très belle idée gâchée par l’administration qui a voulu multiplier les normes et les contraintes : les médecins jugent désormais que les coûts des maisons de santé sont trop élevés et ils ne s’y installent pas. Il faut laisser une réelle liberté aux médecins. La troisième proposition, c’est une plus grande complémentarité entre les professions de santé. Des infirmières pourraient très bien faire certains actes réservés aux médecins, idem pour les pharmaciens ou les kinés. Enfin, il faut sans doute évoquer la question des incitations financières. Si des médecins acceptent d’aller dans des territoires désertifiés, on doit pouvoir mieux les payer.

Mohamed Mahi. Que comptez-vous faire pour les remboursements de la Sécurité sociale ? Et quid des mutuelles, qui sont de plus en plus chères ?

Je veux une meilleure répartition des rôles entre les mutuelles et la Sécurité sociale. Je vais créer une agence qui regroupera l’Etat, les représentants de la Sécu, des mutuelles et des professions médicales. Cette agence sera chargée de répartir les remboursements entre les organismes, de surveiller les coûts de fonctionnement des mutuelles afin d’arriver à un remboursement de 100% sur les dépenses de santé les plus onéreuses : l’optique, les prothèses dentaires, auditives et les dépassements d’honoraires. On peut y parvenir sans augmenter les cotisations en faisant des efforts de gestion.

Vous avez donc changé votre programme ?

Non, il était juste mal exprimé.

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