18 octobre 2018

Dans un entretien à Valeurs Actuelles, Éric Woerth, député de l'Oise, s'inquiète des premières pistes avancées par Jean-Paul Delevoye. Pour le président de la commission des finances de l'Assemblée, Emmanuel Macron n'a mené aucune grande réforme et gâche la croissance.

Dans son programme présidentiel, Emmanuel Macron promettait un système de retraite universel, simplifié et équitable... Sait-on où il en est aujourd'hui?

Je ne sais toujours pas quels sont les objectifs du gouvernement. L'efficacité d'un système de retraite est d'assurer aux futurs pensionnés qu'ils percevront une retraite satisfaisante en fonction de leurs revenus d'activité. Le plus important est de garantir aux Français que leur retraite sera payée ; c'est même la première des justices. Or, pour moi, le gouvernement ne le prend pas en compte.
L'objectif de la précédente réforme des retraites de 2010, et je suis bien placé pour le savoir [Éric Woerth était alors ministre du Travail, NDLR], était de consolider et de renforcer le système de retraite par répartition. Le gouvernement actuel, lui, est parti sur d'autres objectifs, comme la convergence des différents systèmes. Ce sont de grands mots qui pourraient malheureusement déboucher sur de grands maux. Rien dans ce que je vois aujourd'hui ne garantit la sécurité de paiement des retraites.

Pourquoi donc ?

Jean-Paul Delevoye veut faire rentrer les primes des fonctionnaires dans le calcul de la retraite ; il ne dit pas comment il compte s'y prendre. Or,le diable se cache dans les détails. Versera-t-on des pensions de retraite sur des primes qui n'ont pas fait l'objet de cotisations ? Ce serait injuste vis-à-vis des salariés du privé. Les fonctionnaires devront-ils payer une double cotisation pour en tenir compte ? S'il faut afficher une justice totale, mêmes cotisations, mêmes périodes de référence, nous avons alors un grand diable dans un grand détail.

Régime par points et âge pivot : les mesures techniques du gouvernement recèlent selon vous une « grande hypocrisie »...

Les Français veulent connaître deux choses :leur âge de départ et leur niveau de pension. Trimestres ou points, cela ne change pas grand-chose : que vous ayez 10000 ou 20000 points, vous n'en saurez concrètement pas plus. Contrairement aux miles d'Air France ou aux bons d'achat dont vous connaissez la contrepartie !
Un régime par points incite ceux qui le gèrent à faire varier la valeur du point en fonction des grands équilibres financiers. Je vois donc poindre l'idée que le gouvernement va réguler le système non pas par l'âge, mais par le niveau des retraites ; d'ailleurs, le quasi gel des pensions augure bien de cela. C'est pour moi la pire des solutions sur le plan social.
Quant à l'âge pivot, c'est la plus fabuleuse hypocrisie que j'ai jamais entendue : c'est prendre les gens pour des imbéciles ! Le gouvernement n'ose pas dire qu'il repousse l'âge de la retraite, mais il le fait en versant une moindre pension jusqu'à cet âge pivot. Le gouvernement doit nous dire qui seront les gagnants et les perdants de sa réforme.

Êtes-vous étonné que cette réforme soit confiée à Jean-Paul Delevoye et non pas à Agnès Buzyn, la ministre des Solidarités et de la Santé ?

Cela donne l'impression que cette charge n'était pas une priorité pour la ministre ! Finalement, le ministre des retraites, c'est Jean-Paul Delevoye, ou alors c'est une sous-traitance assez étonnante. Il s'agit d'une drôle de manière de faire, alors que ce sujet demande une implication personnelle du ministre en aval, pendant et en amont. La première dépense publique, ce sont les retraites : plus de 300 milliards d'euros, 14% du PIB. Entre nous, le gouvernement d'Édouard Philippe est celui qui aura mis le plus de temps pour accoucher de la réforme la moins efficace. Un an et demi de réflexion, de concertation !

Croyez-vous réaliste que le projet de loi soit prêt en juin 2019 alors que tant de sujets explosifs restent à aborder ?

Cela fait dix-huit mois que le gouvernement, avec des sondages et des résultats en berne, n'a pas affronté l'opinion publique. Je pense qu'aujourd'hui il a peur de tout, même de son ombre. Il fait donc des demi-réformes. Sur beaucoup de sujets comme celui des retraites, le gouvernement ne veut plus prendre de risques, car il a peur d'affronter l'opinion publique. Regardez ce qui s'est passé à la sortie de la concertation avec les partenaires sociaux : tout le monde était satisfait des pistes proposées par Jean-Paul Delevoye. Je trouve cela extrêmement inquiétant ! Quand le front syndical est satisfait, cela démontre qu'il n'y a pas grand-chose dans le projet, qu'il y a un loup. Croyez-vous que les pays ayant entrepris de grandes réformes l'ont fait dans le consensus complet ? Pour qu'il y ait une réforme réelle, il faut une rupture assumée et non une rupture de façade ou de pacotille.

En commençant par quoi ?

Nous devons aller plus loin que les 62 ans. Nous avons déjà brisé le mur des 60 ans, qui semblait être inscrit sur les tables de la loi depuis toujours. En réalité, les 60 ans ont été institués sous Mitterrand. Avant les années 1980, on partait à la retraite à 65 ans, alors qu'on vivait moins longtemps qu'aujourd'hui.
Partir plus tard à la retraite, c'est se donner un horizon de vie active. Certes, on n'a plus la jeunesse, mais on a l'expérience. Et l'expérience, ça compte, n'en déplaise à ceux qui croient que la vie réelle, c'est créer sa société à 22 ans, la revendre à 26 et vivre de ses rentes à 28. Ce n'est pas la vie des gens. Parce qu'on passe quatre-vingts ans sur terre en moyenne, on peut encore avoir une vision professionnelle jusqu'à 62,63 ans, voire davantage.
Dans un horizon de dix ans, il faudra augmenter l'âge de départ à la retraite de trois ans. Un président qui ne dit pas aux Français qu'ils devront travailler plus est un président qui ment. Or, il a un devoir de vérité pour une seule et unique raison : à un moment donné, les Français organisent leur vie en fonction de l'âge de départ à la retraite.

En janvier, Laurent Wauquiez avait annoncé la création d'un contre-gouvernement. La réforme des retraites n'est-elle pas justement un bon moyen pour lui d'émerger ?

Un contre-gouvernement, je ne sais pas trop ce que cela veut dire. Les Républicains doivent surtout avoir un projet et nous avons commencé à le construire. Pour preuve, nous venons de présenter avec Laurent Wauquiez un programme de réduction de la dépense publique: 30 milliards sur trois ans, 20 milliards sur les dix-huit premiers mois. En rupture avec l'augmentation naturelle de la dépense publique présentée par le président Macron.
Oui, Les Républicains doivent avoir un projet sur tous les sujets, de l'Europe jusqu'aux sujets régaliens en passant par les sujets économiques, environnementaux et sociaux. Depuis l'arrivée d'une nouvelle équipe au sein des Républicains, les choses s'organisent. Nous sommes aujourd'hui plus audibles. Mais cela ne veut pas dire que nous sommes plus crédibles ; pour trouver une crédibilité renforcée, il faut un supplément d'unité. Que celui qui a un poste à responsabilité parle au nom du collectif des Républicains. Sans quoi on entend une dissonance et non un orchestre symphonique. Il faut monter le son et c'est ce que Laurent Wauquiez est en train de faire.

Vous semblez avoir converti Laurent Wauquiez à la rigueur budgétaire, cependant, dans votre parti, des cadres la remettent en cause, notamment Guillaume Peltier sur le Smic...

C'est l'opinion de Guillaume Peltier, ce n'est pas pour autant qu'il s'agit du projet des Républicains ! Laurent Wauquiez n'a pas besoin d'être converti, il a clairement montré la priorité qu'il souhaite donner à la compétitivité et à la bonne santé budgétaire.
On dit souvent que ceux prônant la rigueur sont des comptables et les autres, des créatifs. Je constate que depuis vingt-cinq ans, la France n'est peuplée que de créatifs faisant toujours plus d'impôts et de dépenses. Or, il faut combattre l'excès de dépense publique, qui représente 7 à 8 points de PIB. Chaque année, la France dépense 280 milliards d'euros de plus que l'Allemagne. Aujourd'hui, on vit au-dessus de nos moyens, au crédit des générations futures et de celles qui existent déjà. Trop de dépenses entraîne des impôts élevés, c'est alors moins d'argent pour consommer et investir.
Certes, Emmanuel Macron véhicule une image très favorable à l'étranger, mais le déficit commercial n'a jamais été aussi important. Il faut régler le problème de compétitivité des entreprises, qui est la clé du vrai pouvoir d'achat des Français : elle permet l'augmentation des revenus du travail et du capital. Cela passe donc par la baisse de la dépense publique. C'est ce chemin que Les Républicains doivent expliquer aux Français, la différence entre le vrai chemin du pouvoir d'achat et le faux-semblant du pouvoir d'achat.

Que cachent selon vous les atermoiements autour du remaniement ?

Le gouvernement a peur de son ombre, mais il y a aussi des ombres qui ont peur du gouvernement et apparemment qui ne souhaitaient pas y entrer. Si la communication du remaniement se veut très maîtrisée, ce n'est pas le cas de la fuite des ministres... D'abord, François Bayrou part au carré de la vitesse de son appui au président. Ensuite, Hulot annonce son départ en cinq minutes et enfin, Collomb fuit à Lyon dans des conditions baroques. La réponse à son départ aurait dû être immédiate.
Quand il y a une réponse aussi lente, c'est qu'il y a une crise, un problème de ressources humaines. Le président et son Premier ministre ont passé dix jours à consulter au lieu de s'occuper du pays. Visiblement avec de l'eau dans le gaz entre les deux hommes. Édouard Philippe affirme qu'il n'y a pas « le début du commencement de la moitié d'une feuille de papier à cigarette » entre lui et le président. Si ce n'était pas le cas, il ne le dirait pas. Tout cela crée un climat d'amateurisme qui n'est pas à la hauteur des enjeux du pays.

Emmanuel Macron a perdu la "baraka" qu'il avait en mai 2017. Le problème ne vient-il pas de lui-même, de sa posture?

Souvenez-vous de la photo d'Emmanuel Macron sur les affiches des candidats aux élections législatives de 2017, c'était une première. Pas de photo des suppléants au second plan, mais la sienne.Ni Chirac ni Sarkozy ne se sont ainsi imposés. Aujourd'hui, des ministres ont démissionné pour des raisons injustifiées ou à cause de la personnalité du président. Celui-ci pense à présent que le remaniement améliorera le climat. Mais cela ne sert à rien si le président ne se remanie pas lui-même. C'est-à-dire écouter les Français, être moins arrogant.
Je suis l'un des rares hommes politiques à faire de l'alpinisme et à savoir ce qu'est une cordée. Premier de cordée, dans la bouche du président, cela veut dire que le reste suit sans qu'on lui demande son avis. Mais ce n'est pas ça ! Quand cela devient difficile dans une cordée, le premier devient second et ainsi de suite, on prend des relais. La France a besoin de s'appuyer sur chacun. On a besoin de toute la cordée française, jusqu'aux retraités, sans quoi on offre une image inhumaine de la société.

Avec une popularité qui fond, Emmanuel Macron a-t-il encore les moyens de mener des réformes d'envergure ?

Emmanuel Macron n'a pas fait de grandes réformes. Il y a eu les ordonnances travail ; c'est une bonne chose, mais je n'appelle pas cela une grande réforme. Rappelons au passage que nous portions les mêmes propositions dans notre projet présidentiel, et que Sarkozy avec la rupture conventionnelle et Myriam El Khomri avec sa loi avaient déjà considérablement préparé le terrain.
Ensuite, la réforme de la SNCF. C'est bien de mettre fin au statut des cheminots, mais le gouvernement n'avait pas le choix compte tenu de l'ouverture à la concurrence. Quant à la loi Pacte, il y a de bonnes choses — de simplification, d'unification des produits retraite — mais aussi des mauvaises. Il y a aussi de nombreuses commissions, comme Cap 22 pour la réforme de l'État, avec des rapports qui ressemblent étrangement à ceux publiés il y a dix ans déjà. Avec la révision générale des politiques publiques (RGPP), Nicolas Sarkozy avait supprimé 150000 postes de fonctionnaires en cinq ans, en réorganisant les administrations. Avec 6000 postes de fonctionnaires supprimés en deux ans, il faudra à Emmanuel Macron plus de dix ans pour réaliser son objectif.

Tout cela pour quel résultat dans lesfinances publiques?

Macron dépense plus que Hollande : 1,9% de hausse de la dépense publique en 2019. C'est plus qu'en 2018 et plus que la moyenne 2012-2017, et surtout plus que nos voisins ! En valeur relative, la France est dans les derniers de la classe européenne. C'est vrai aussi pour le déficit public. Le gouvernement s'enorgueillit d'un déficit de 2,8% du PIB. Mais c'est encore trois fois plus que la moyenne européenne. Emmanuel Macron a gâché la croissance. Il a hérité de la croissance mondiale dont l'arrivée en France a été retardée par la politique de François Hollande et l'a gaspillée en ne menant pas les réformes nécessaires.
J'ai très peur qu'en cas de nouvelle crise comme celle de 2008, la France soit incapable de résister. Le pays est nu. Les banques centrales, qui ont injecté des milliards de dollars, n'ont plus les moyens d'intervenir. Le seul moyen de résister serait de reconquérir notre souveraineté en réduisant la dette par la réforme du pays.

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