21 décembre 2017

Laurent Wauquiez, Président des Républicains, a accordé un entretien paru ce jeudi à six grands quotidiens de la presse européenne : Die Welt (Allemagne), The Daily Telegraph (Royaume-Uni), El País (Espagne), La Repubblica (Italie), Le Soir (Belgique) et La Tribune de Genève (Suisse).

Les élections européennes seront pour vous un premier test. Un sondage pointe la droite française à 12%. Comme abordez-vous cette échéance ?

Très sereinement. Un sondage, deux ans à l'avance et sans savoir qui seront les candidats, cela n'a aucun sens. Ce sera une très bonne occasion de montrer qu'il y a une vraie différence entre ce que nous voulons et ce que propose Emmanuel Macron. L'Europe de Macron est fédéraliste, technocratique. Il veut créer douze nouvelles institutions européennes et quatre nouvelles taxes. C'est une fuite en avant avec l'élargissement aux Balkans et l'extension de Schengen à la Roumanie et la Bulgarie. Il propose toujours plus de ce qui ne marche pas depuis trente ans. Nous proposons le retour à une Europe pragmatique et de bon sens.

Quelles seront vos priorités ?

Nous avons quatre principes fondamentaux. Un : tant qu'on n'a pas réussi à refonder l'Europe, on arrête toute fuite en avant au niveau des institutions et de l'élargissement. Deux: il faut stopper l'hydre normalisatrice, ce flux continu de normes. Trois: il faut faire l'Europe sur des projets concrets. C'était un principe fondateur mais il s'est perdu. Nous devons envisager que l'Europe puisse être maitre d'oeuvre dans des grands projets, en réalisant de grandes infrastructures comme le Lyon-Turin, la couverture haut débit Internet de l'ensemble du territoire européen, la recherche pour le vaccin contre l'Alzheimer ou de nouveaux remèdes contre le cancer.

Il y a déjà beaucoup de fonds européens pour ce genre de projets...

C'est pour ça que j'insiste sur le fait que l'Europe doit être maître d'ouvrage, qu'elle pilote directement les chantiers. Le Lyon-Turin montre comme nous sommes otages des positions mutuelles des Etats membres. Il faut dépasser cette opposition. L'Europe doit porter elle-même les projets.

Dans ce cas, vous voulez plus d'Europe ?

Je l'assume. Pour résumer: je veux plus d'Europa là où ça va, et moins là où ça ne va pas. Je suis pour l'Europe mais contre une fuite en avant qui tourne le dos aux peuples. En revanche, une Europe pragmatique, de bon sens, centrée sur ce qui marche, capable d'arrêter ce qui ne marche pas : c'est ce que je veux proposer. Ma quatrième priorité est le toilettage des compétences.

C'est-à-dire ?

Erasmus est une compétence fondamentale dans la construction de l'esprit européen. Mais depuis que ce programme a été créé, nous sommes restés au même pourcentage d'étudiants qui participent, environ 5%.

Et sur l'immigration ?

Je ne crois pas à la politique menée actuellement en Europe concernant l'immigration. Je constate que ça ne marche pas. Il y a d'énormes différences d'approche. L'Allemagne, avec un taux de chômage de 4% et une démographie zéro, a des besoins d'immigration. La France, avec un taux de chômage supérieur à 20% chez les jeunes et une démographie dynamique, n'a pas les mêmes capacités d'intégration. Quand on est autour de la table entre Européens tout le monde se défausse du sujet de l'immigration sur les autres. C'est un système qui n'est pas efficace. Il faut continuer à défendre ensemble les frontières européennes mais quand un migrant est passé par l'une de ces frontières il ne doit pas pouvoir circuler librement.

C'est la fin de Schengen ?

Plutôt une refondation radicale. Trop souvent dans le domaine européen, on est dans le tout au rien. Soit on est pour l'Europe, et on est pour la fuite en avant. Soit on est contre, et on est un méchant populiste. Il doit y avoir une autre voie. Si vous voyagez entre Paris et Londres il n'y a pas d'énormes difficultés. Le Royaume Uni n'est pas dans Schengen mais nous avons des accords pour gérer les déplacements. Ce que je souhaite c'est que les pays européens puissent retrouver une maitrise de leur politique migratoire. Je ne peux pas accepter que quand un Etat membre décide de régulariser des irréguliers cette décision affecte tous les autres Etats.

Vous parlez de l'Allemagne ?

Par exemple, mais d'autres pays aussi. La France aussi a fait des régularisations par le passé.

Que pensez-vous de l'élan de générosité de Mme Merkel ?

Je pense qu'Angela Merkel est revenue à un point d'équilibre sur la politique migratoire. Je comprends son histoire personnelle et sa sensibilité sur la question. Mais aujourd'hui, en l'entendant, je vois qu'elle est préoccupée de retrouver la maitrise de la politique migratoire.

Vous pensez qu'elle regrette son geste ?

Je ne dirais pas ça mais aujourd'hui. Elle veut que chaque Etat membre participe à la maîtrise de la politique migratoire. C'est une vision que je partage.

Quelle est votre vision de l'Europe ?

Ce n'est pas une vision technocratique. L'Europe, c'est une culture, c'est une civilisation. C'est un mode de vie que nous devons préserver. Trop souvent, ce n'est pas le cas.

Vous avez parlé de trois cercles à l'intérieur de l'Union européenne. Comment voyez-vous les futurs rapports entre l'UE et le Royaume-Uni ?

Je n'aime pas la façon dont en ce moment certains parlent du Royaume-Uni. On a l'impression qu'il faudrait punir le méchant peuple britannique qui aurait osé voter contre l'Union Européenne. Le choix du peuple britannique doit être respecté. Il faut donc d'abord que les négociations sur le Brexit permettent sans punition, sans excès de hargne, de respecter ce qui a été l'expression du peuple britannique. Après, comment peut-on se réjouir à l'idée que nous qui avons payé ensemble le prix du sang pendant les deux guerres mondiales puissions être séparés ? Ca n'a pas de sens ! Il faut travailler à un système qui puisse permettre de garder une coopération très étroite. On ne peut pas traiter le Royaume-Uni comme le Canada ou la Chine !

Dans la théorie des cercles que j'ai en tête, je considère qu'il y a trois cercles. Le premier cercle est un cercle étroit qui correspond aux pays fondateurs historiques.

Six, comme vous l'aviez écrit dans votre livre en 2014 ?

J'ai toujours dit que je voulais laisser une marge de manoeuvre de six à douze. Je suis historien et quand on se place dans une perspective historique, on voit bien qu'il y a une rupture au début des années 90, quand on commence à franchir un certain seuil dans le nombre d'adhésions. Six à douze, c'est un bon chiffre, avec un équilibre, et j'y tiens beaucoup, entre l'Europe du Nord et l'Europe du Sud. Je ne conçois évidemment pas que dans ce noyau dur on n'ait pas l'Espagne, le Portugal, l'Italie. Le deuxième cercle, c'est celui de la zone euro. C'est un cercle dans lequel l'objectif, puisque que c'est le bien principal qu'on a en partage, c'est de faire en sorte que la monnaie marche. Le troisième cercle doit être un cercle dans lequel on autorise une association plus souple, à la carte. Il faut être capable de faire un régime sur mesure pour le Royaume-Uni. Le Brexit doit nous conduire à réfléchir à ce qu'il faut revoir dans le fonctionnement de l'UE.
Nous sommes dans une époque où on n'a jamais eu autant besoin d'Europe, et en même temps le projet européen n'a jamais suscité autant d'interrogations. C'est un contraste terrifiant. Au départ, on a à faire à un projet légitime et fondé. Mais en l'espace de 30 ans, un gouffre immense s'est creusé avec l'opinion publique. Et on voudrait tout continuer comme avant ? Parfois quand on écoute le discours d'Emmanuel Macron, on entend qu'on est au bord du précipice, et qu'il faut faire un pas en avant !

Emmanuel Macron veut faire une grande marche pour l'Europe, sonder ce qui ne va pas. Au risque de rouvrir la fracture du référendum de 2005. Vous partagez au moins cette idée-là ?

S'il y a un nouveau traité fondateur, il est inacceptable, inconcevable de construire l'Europe sans demander leur avis aux gens.

Donc un référendum ne vous ferait pas peur ?

Bien sûr que non. Je ne comprends même pas que certains puissent exclure de consulter les gens sur l'avenir de l'Europe. Ma conception de l'Europe est en fait très proche de celle Hubert Védrine. Quand il dit que dénoncer le populisme à coups de discours ânonnés et de sermons n'a aucun sens, quand il constate qu'il est urgent de remédier au décrochage des peuples. Wolfgang Schaüble le disait aussi très bien: « On ne peut pas ne jamais tenir compte du peuple ».

Donc pour vous le référendum au Royaume-Uni avait lieu d'être ?

Il ne s'agit pas de consulter les peuples chaque fois qu'on prend une directive. Mais si on fait un grand traité de re-fondation, je ne vois pas comment on peut se passer d'une consultation. Maintenant, ce n'est pas à moi, Français, de juger de l'opportunité du Brexit. Il y a parfois trop d'arrogance dans l'approche française vis-à-vis des pays étrangers. Ce que je constate, c'est que ça faisait très longtemps que la question de la démocratie européenne était lancinante au Royaume-Uni.

Certains au Royaume Uni ont l'impression que la France est parmi les pays les plus intransigeants à propos du Brexit...

Non, je dirais que c'est l'Allemagne. On l'a encore vu au dernier sommet européen.

On a l'impression que pour certains le succès de l'Europe dépend de l'échec du Royaume-Uni...

Je le dis très simplement : je ne vois pas comment on pourrait durablement construire le continent européen en tournant le dos au Royaume-Uni.

Emmanuel Macron gère bien le dossier Brexit ?

A ce stade, c'est surtout Michel Barnier qui négocie avec un mélange nécessaire de fermeté et de main tendue. Il faut sortir le plus rapidement possible des questions de gestion pure de la séparation pour envisager notre avenir commun. C'est l'intérêt des Britanniques et c'est aussi le nôtre.
Pour ça, les discussions qui ont eu lieu en cette fin d'année sont importantes. Il y a eu beaucoup d'incertitudes, et il faut que le Royaume Uni le comprenne. Mais de ce côté de la Manche, l'obsession n'est pas de punir le Royaume-Uni. On ne peut pas lui tourner le dos. Il faut qu'on invente le modèle d'association à l'intérieur du marché unique, un modèle de partenariat qui ne peut pas être de même nature que le partenariat qu'on a avec des pays hors Union Européenne. Il serait assez étonnant qu'on négocie d'un côté avec la Turquie et que, de l'autre, on veuille traiter le Royaume-Uni comme un pays extérieur. Cela n'a pas de sens.

Comment cette Europe doit-elle gérer les aspirations autonomiste et indépendantistes des régions comme la Catalogne ?

Je suis très attaché au modèle des États-nations. L'Europe doit faire très attention. Il fut une période où l'on pensait qu'on pouvait les enjamber pour revenir à l'anarchie des comtés et des baronnies qui discuteraient directement avec l'union Européenne. Cette période, c'était le Moyen Age. C'était un grand chaos ! On peut évidemment gérer les sensibilités et les destins différents de nos régions. Mais en aucun cas l'Union Européenne ne doit donner le sentiment qu'elle peut accepter l'éclatement de pays et encourager des autonomies. Les messages de Bruxelles pendant la crise espagnole ont plutôt était nets. Tant mieux.

Si l'Europe est une civilisation, qu'est-ce qui la définit ? Les racines chrétiennes ?

Prenez un billet d'Euro. Il n'y a pas de visage, pas d'incarnation.

On reconnaît une cathédrale…

Elle est purement fictive. C'est la monnaie d'un continent qui n'a pas compris qu'il avait des racines et une civilisation.

Qu'est-ce que vous mettriez sur les billets alors ?

Shakespeare. Goethe. Cervantès. Mozart. Verdi. Un billet, c'est très révélateur. La monnaie, c'est le premier outil de propagation d'un empire ou d'une civilisation. Il y a trois racines dans notre civilisation. La première, c'est la racine gréco-latine. La deuxième, c'est la racine judéo-chrétienne. Et la troisième, c'est l'héritage des Lumières et de la Révolution. Ces trois racines constituent la singularité de l'humanisme européen. Est-ce que l'Europe a compris qu'elle était autre chose qu'une construction technocratique ? Que sa vocation était de défendre une voie singulière d'équilibre dans la mondialisation ?

On a l'impression d'entendre Emmanuel Macron. Vous êtes très proche finalement sur l'objectif, sur la philosophie ?

Oui, sauf que le progrès selon Emmanuel Macron, c'est une fuite en avant dans le fédéralisme européen. Emmanuel Macron, c'est toujours plus de ce qui n'a pas marché depuis 30 ans. Moi je veux qu'on ouvre les yeux. Qu'on observe que quelque chose s'est rompu dans le rapport entre l'Europe et les Européens. Et qu'on ait le courage de tout revoir, tout en gardant l'ambition initiale. Tout refonder pour tout sauver.

Cette Europe, elle doit intégrer différemment selon qu'on est au Nord, au Sud, selon les particularismes des nations ?

Oui, c'est aussi pour ça que je pense qu'il faut qu'on arrête cette espèce de fantasme d'une Europe imposée exactement de la même manière dans 27 pays, demain dans 26. Schengen, ce n'est pas la même chose partout. La zone Euro non plus. De fait, notre intégration n'est pas la même. Sauf qu'aujourd'hui on vit sur ce fantasme qu'il faudrait que l'Europe avance au même pas.

Ce n'est plus le cas. Macron et Merkel ont déjà ouvert la piste de l'Europe à plusieurs vitesses. Après chacun interprète les vitesses différemment...

Vous savez comme moi, notamment au niveau de l'Allemagne, à quel point l'idée des cercles reste extrêmement délicate à aborder. Notamment parce que cela pose immédiatement la position de la relation à l'Europe centrale. C'est très difficile d'aborder cela.

Quel rôle pour l'axe franco-allemand ?

J'ai un lien extrêmement intime avec la culture allemande. J'ai été baigné dedans. Mais la relation franco-allemande est profondément déséquilibrée. Quand Emmanuel Macron vend Alstom à Siemens, il raconte une belle histoire en disant qu'on fait un géant ferroviaire européen. Mais de l'autre côté du Rhin, on ne se trompe pas : on dit juste que Siemens a racheté Alstom. Les Allemands ont une approche pragmatique et raisonnable. Et parfois, il y a un peu trop de romantisme naïf du côté de la France.

N'est-ce pas un principe de réalité ? L'Allemagne est plus puissante que la France…

Bien sûr. Mais aujourd'hui, la France doit commencer par nettoyer ses propres écuries. Elle ne peut retrouver une voix forte en Europe qu'à condition de faire le travail qu'elle n'a pas fait depuis longtemps.

C'est précisément, une fois encore, ce qu'Emmanuel Macron veut faire…

Sauf que les Allemands n'écoutent pas les discours mais regardent les chiffres. La réalité, c'est que les dépenses publiques ont encore augmenté alors qu'elles représentent déjà à 57% du PIB contre 40% en Allemagne !

La laïcité à la française ne peut-elle être exportée au niveau européen ?

Sûrement pas. J'étais à Bruxelles il y a quelques jours où j'ai une partie de ma famille. Quand vous allez sur la Grand-Place, personne ne songe à s'offusquer du fait qu'il y ait une crèche….

Si ! Cela a aussi fait polémique…

Mais toujours est-il que cette crèche est là. En France si vous installez une crèche, vous avez un recours en justice.

Pourquoi faites-vous ça? Pour le symbole ?

Je veux montrer que nous avons une identité. L'ouverture à l'autre ne repose pas sur le fait de renoncer à soi. C'est une profonde erreur de croire que l'on va intégrer les musulmans chez nous parce qu'on oubliera qu'on a des racines chrétiennes. Je suis allé au musée des Beaux-Arts à Bruxelles. Qui peut comprendre un tableau de Bruegel, de Rubens, si on oublie d'où on vient ? Qui peut comprendre tout ce que nous sommes si on ne transmet plus notre histoire judéo-chrétienne? On est aujourd'hui dans une rupture historique avec des flux d'immigration massifs qui posent des difficultés d'intégration qui potentiellement peuvent emporter nos pays.

…emporter nos pays ?

Oui, si nous ne sommes pas capables de gérer l'intégration. Le terrorisme est quand même un sujet majeur. Il est fondamental que l'on réfléchisse à ce que cela veut dire, intégrer ceux qui viennent d'ailleurs. Est-ce que c'est mettre un voile pudique sur toute notre histoire, notre culture et notre littérature ? Ou au contraire les assumer et avoir la générosité de les transmettre ? Moi je crois à la laïcité qui est le respect de toutes les religions. On peut à la fois être laïque et assumer de dire qu'on a des racines chrétiennes. La Belgique, qui a été traversée dans son histoire par des affrontements importants entre une partie issue de la libre pensée et une tradition plus catholique, a très bien connu ça et a trouvé petit à petit son point d'équilibre. L'Allemagne et l'Italie aussi, avec leurs débats sur les croix dans les salles de classes. Je ne suis pas choqué par le fait que chaque pays ait sa tradition.

Mais la tradition française récente c'est la laïcité. En 1962, lors de la grande messe de réconciliation franco-allemande à la cathédrale de Reims, le général de Gaulle n'avait pas communié tandis que le chancelier allemand, lui, l'avait fait. Et vous ? Vous auriez communié ?

Faites-moi le plaisir de ne pas me poser pour l'instant cette question (rires). Bien sûr qu'il y a cette tradition de laïcité française. Mon sujet n'est pas celui-ci. La loi de 1905 représente un équilibre parfait pour la France. Le problème c'est qu'il est aujourd'hui altéré et que l'on s'aveugle sur ce qui l'altère. Je suis parfois décontenancé quand je vois que certains dans mon pays considèrent que l'ennemi de la laïcité serait une croix sur une statue de Jean-Paul II et pas les salafistes ou les prières de rue. Pour moi, l'ennemi de la laïcité, c'est l'intégrisme islamique et c'est lui qu'il faut combattre. On n'est plus en 1905 ! Ce n'est pas l'Eglise catholique qui menace la laïcité. C'est l'intégrisme islamique.

Quel est le poids de Sens commun ? Dans quelle mesure ce courant vous influence-t-il ?

Je considère qu'il appartient à l'une des branches de la droite française. L'historien René Rémond avait théorisé les 3 droites : la droite orléaniste, la droite monarchiste et la droite bonapartiste. Mon travail, c'est de faire en sorte que la droite se réconcilie avec elle-même. De ce point de vue, il faut assumer la diversité de nos courants. Mais aucun courant ne doit dicter sa volonté aux autres.

Il y a quand même des gens dans votre famille qui quittent le parti en disant que Sens commun a pris trop d'importance et que vous ne pourrez pas vous recentrer…

Je ne veux plus de cette politique qui consiste à dire quelque chose au moment d'une élection pour faire ensuite l'inverse. Je porte quelque chose et j'en suis convaincu. Je ne tairai pas mes convictions.

Entre se recentrer ou dire l'inverse, il y a des nuances…

Tous nos pays européens sont en crise. Il faut être capable de refonder la démocratie. Comment ? En ne trahissant pas les classes moyennes. En Angleterre, les gens qui ont voté pour le Brexit, ce n'étaient pas des ploucs, c'étaient les exclus de la mondialisation. Il faut arrêter de mépriser le peuple. Enfin, il faut des résultats. Emmanuel Macron dit qu'il va lutter contre l'immigration irrégulière mais il diminue le budget pour le faire. Quand on dit qu'on fait du nettoyage mais que la dépense publique augmente et que le déficit public continue de s'alourdir, on ne fait pas le travail. C'est à ces trois conditions seulement qu'on peut redresser la parole démocratique.

Puisque vous dites qu'il ne faut pas changer de discours avec les circonstances, est-ce que vous nous certifiez que vous ne passerez jamais d'accord avec le Front National ?

Sans le moindre doute ni la moindre inquiétude. Je veux être clair: ce n'est pas l'Autriche. Pour moi il n'y a absolument aucune ambigüité: j'ai toujours combattu le Front National. Je ne fais pas partie de ces élus qui ont parfois fait des petites réunions dans des salles obscures pour essayer de faire des accords douteux avec le FN. Mon département est le seul où le FN a reculé. J'ai gagné ma région sans le moindre compromis ni avec le FN ni avec la gauche.

Qu'est-ce qui vous différencie du FN ?

Il y a d'immenses différences. La vision du Front National, c'est celle d'une Europe rabougrie qui se replie sur elle-même. Ma vision, c'est celle d'une Europe, d'une France qui retrouve ses fondamentaux pour rayonner. Ensuite, il y a des différences fondamentales sur des sujets très concrets. Prenez l'euro. Marine Le Pen est incapable de donner une réponse sur un sujet aussi fondamental. Pareil sur la politique économique ! Elle n'a aucune approche de lutte contre le gaspillage de l'argent public.

Et sur l'immigration ?

Marine Le Pen défend l'immigration zéro. Moi je considère qu'un étranger peut venir en France sous deux conditions. Un : il doit venir pour travailler. Deux : il doit s'adapter à la France, ce n'est pas à la France de s'adapter à lui. En Allemagne, il fut une époque où la devise était : « rien à droite de la CDU ». Quand la droite allemande occupait tout son espace, il n'y avait pas d'extrême droite. Je pense que quand la droite ne fait pas son travail, elle fait naître l'extrême droite. En France, ça fait trop longtemps que la droite n'a pas fait son travail. Je veux une droite qui réassume ses idées et qui fasse une politique de droite.

La progression de l'Afd, c'est la faute d'Angela Merkel, qui s'est recentrée ?

Ce n'est pas ce que je dis. Angela Merkel, et c'est une de ses grandes vertus, a créé une Allemagne prospère, qui a su défendre l'enrichissement des classes moyennes allemandes. Elle a été capable de construire une Allemagne extrêmement puissante au niveau de l'Europe et j'ai beaucoup d'admiration pour la politique qu'elle a menée. Je pense juste que tous les pays doivent s'interroger sur les raisons qui font monter l'extrême droite.

Vous dites que la droite doit faire son travail. Mais ce n'est pas Macron qui fait la politique de la droite en ce moment ?

Non ! La politique menée par Emmanuel Macron n'est pas une politique de droite. On ne fait pas de politique de droite quand on augmente la dépense publique.
Deux: on ne fait pas une politique de droite quand on augmente les impôts. On ne fait pas une politique de droite quand on dit qu'il n'y a pas de culture française. On ne fait pas une politique de droite quand on n'a pas une approche sérieuse des questions régaliennes et de sécurité. Ce que fait Emmanuel Macron, c'est en gros une politique du centre, ambigüe, consistant à débaucher un coup à gauche et un coup à droite.

Pourquoi a-t-il su débaucher à droite ?

Parce que la nature humaine est faible. Quand on propose un poste ministériel, il arrive que certains disent le contraire de ce qu'ils disaient la veille.

C'est de l'opportunisme ?

Ce n'est pas comme en Allemagne où la coalition est le fruit d'une négociation. Pas comme en Suisse où il y a une approche de concertation. Emmanuel Macron achète des personnes, en mettant des postes sur la table. Est-ce que c'est ça, l'avenir de la politique? Il n'y a pas une démocratie au monde qui fonctionne avec un parti unique central et des extrêmes. Après Tony Blair, il y a eu David Cameron. Après Matteo Renzi, il y a eu d'autres aspirations. Il ne peut pas ne pas y avoir une seule opposition républicaine face au pouvoir.

Le danger mortel pour l'avenir de la démocratie française est qu'il n'y ait qu'un gigantesque trou noir dans lequel tous les partis auraient disparu et en face deux extrêmes: Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. Mon devoir est de recréer une alternance démocratique. Ma bataille est de faire en sorte que demain les Français aient le choix. Mon travail est de reconstituer une droite qui est en puzzle. Et de refaire naître la vigueur d'une nouvelle droite.

Vous en avez la force ?

Ma force, c'est que je suis une nouvelle génération. Ma force, c'est que tout a été chamboulé lors de cette élection. Il faut comprendre que je veux reconstruire un monde nouveau à droite. Bien sûr, c'est une période de frictions, de recomposition, mais je l'assume pleinement. Et j'ai fait le choix de ne pas chercher à garder tous ceux qui ont fait le naufrage de ce qu'est la droite aujourd'hui. Mon choix, c'est de faire vivre une nouvelle génération. Mon équipe a 40 ans de moyenne d'âge.

Est-ce possible de reconstruire sur la déception de la présidentielle de François Fillon ?

Ma volonté est de tout refonder. Je veux faire comprendre qu'en France, il y a incontestablement un nouveau président de la république, mais il y a aussi une nouvelle génération à droite. Une nouvelle équipe déterminée à tirer toutes les leçons des erreurs du passé: changer les têtes, changer les visages, changer le corpus idéologique, changer les façons de faire. Quand je vois qu'en Allemagne des ministres comme Zu Guttenberg ou Annette Schavan ont dû démissionner parce qu'ils ont plagié des pages de leur doctorat, je saisis que la France doit assainir ses pratiques politiques. Un de mes grands défis est de construire une droite qui tourne le dos aux affaires, capable d'offrir un visage éthique et responsable. La droite, plus qu'une autre famille politique, doit s'y astreindre. Puisque cette famille demande des efforts aux gens, elle doit se les appliquer à elle-même. C'est d'ailleurs pour cela que je crois qu'Emmanuel Macron a fait une grande erreur en fêtant son anniversaire à Chambord au moment où il s'apprête à augmenter la CSG. On ne fait pas ça. Ce pays a certes une tradition monarchiste mais il a aussi coupé des têtes.

On a vu hier les premières images des migrants arriver à Charles-de-Gaulle. Qu'en pensez-vous ?

Je suis très inquiet de ce qu'on fait en la matière. Nous ne sommes pas raisonnables. Nous devrions mettre en place un grand plan de développement de l'Afrique permettant de stabiliser les grands flux de population. On bricole depuis trop longtemps. Il faut être très lucide: les capacités d'intégration de l'Europe sont dépassées depuis très longtemps. Nous ne pouvons pas continuer à accueillir autant de migrants chaque année. Cela ne marche pas. Cela n'est pas une bonne nouvelle pour personne: ni pour eux, ni pour nous. On va trop loin.

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