09 mars 2016

Interview de Nicolas Sarkozy dans Le Monde daté du 10 mars 2016.

Les parlementaires de votre parti voteront-ils la réforme du code du travail ?

J’aurais tellement aimé pouvoir vous répondre, mais encore eût-il fallu que je connaisse la réforme dans sa version finale. Le texte a déjà changé plusieurs fois avant même d’être adopté par le conseil des ministres. Le PS est profondément divisé, François Hollande assiste passif au désaccord au sein de sa majorité. Dans le meilleur des cas, la montagne accouchera d’une souris car l’habituel exercice de synthèse de François Hollande l’aura emporté sur le courage. Dans le pire des cas, cela aboutira à un recul général.

 

Pourquoi n’avez-vous pas mené de réforme du code du travail quand vous étiez au pouvoir ?

La rupture conventionnelle a été une réforme majeure, et elle s’est imposée rapidement, en représentant 16 % des ruptures de CDI dès 2012. Nous avons par ailleurs fait un nombre considérable de réformes lors du précédent quinquennat : réforme des retraites, autonomie des universités, service minimum dans les transports, heures supplémentaires défiscalisées… Mais je ne prétendrai jamais avoir tout fait. Si je l’avais pensé, je n’aurais pas été candidat à ma propre succession.

 

CICE, pacte de responsabilité, déchéance, code du travail… La gauche fait une politique que vous auriez pu mener…

Les intentions, c’est une chose, mais pour l’instant nous ne voyons aucun résultat. La réalité est qu’il y a une ambiance de fin de règne car M. Hollande a divisé sa propre majorité. Il paye les mensonges de sa campagne de 2012. Tous les gens qui s’apprêtent à descendre dans la rue sont ses électeurs déçus. Mettons-nous à leur place. Il leur a promis une politique, il a fait le contraire. Ce qui lui arrive doit nous servir de leçon. De notre côté, il faudra tout dire avant pour tout faire après.

 

Lors du précédent quinquennat, vous n’aviez pourtant pas annoncé la réforme des retraites que vous avez instaurée en 2010…

C’est tout à fait exact. Je n’avais pas de mandat clair en 2007 de revenir sur la retraite à 60 ans. Je ne peux pas dire le contraire car ce serait mentir. Et pourtant, je l’ai fait car les conséquences de la crise économique et le déséquilibre du régime vieillesse l’exigeaient.

 

Votre parti organise une convention mercredi pour réformer la fonction publique. Quelles sont vos propositions ?

Nous ne pouvons pas continuer à avoir autant d’emplois publics en France. Il faut d’urgence revenir au non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux – sauf dans les services de sécurité compte tenu de la menace terroriste – et l’inscrire dans la Constitution pour l’imposer aux collectivités territoriales. Cela représentera 300 000 emplois publics supprimés et 7 milliards d’euros d’économies sur la durée du prochain quinquennat. L’équité entre le public et le privé doit par ailleurs devenir la règle. Les conditions de calcul de la retraite doivent être les mêmes dans le public et le privé, c’est-à-dire calculées sur les vingt-cinq dernières années et non sur les six derniers mois, en intégrant les primes. Enfin, il faut mettre fin aux régimes spéciaux.

 

Comment compenserez-vous la baisse des effectifs ?

Nous devrons augmenter le temps de travail des fonctionnaires. Je propose qu’ils travaillent à l’avenir 37 heures hebdomadaires payées 37. Les enseignants devront, eux, travailler 25 % d’heures de plus pour aider les élèves qui ont du mal à suivre. Il faut aussi créer deux voies d’accès dans la fonction publique : un statut de fonctionnaire modernisé pour les missions régaliennes, un recrutement avec un contrat de droit privé pour d’autres missions.

 

Entre 2007 et 2012, vous n’avez pas réussi à baisser le nombre de fonctionnaires malgré la révision générale des politiques publiques. Pourquoi les Français vous feraient-ils confiance ?

Le nombre de fonctionnaires d’Etat avait baissé de 150 000, contrairement à l’augmentation à laquelle nous assistons depuis 2012. En ce qui concerne les collectivités territoriales, qui ont continué à recruter des agents, je ne pouvais pas agir d’autorité sur elles. Si je l’avais imposé à des régions qui étaient à 95 % socialistes, à des départements qui l’étaient à 70 %, on m’aurait accusé de le faire pour des raisons politiciennes. Aujourd’hui, le contexte politique est favorable pour réformer en profondeur l’ensemble de la fonction publique.

 

Vous risquez de créer une grogne sociale généralisée. En 1995, Alain Juppé avait reculé sur les régimes spéciaux…

En 1995, j’ai regretté que les textes aient été retirés. C’est d’ailleurs ce qui m’a conduit à ne jamais reculer sur une réforme quand j’étais président de la République. En 2007, lors de la réforme des régimes spéciaux, il y a eu neuf jours de mobilisation, nous n’avons pas cédé. Et que dire de la réforme des retraites de 2010, qui a mis fin au symbole de la retraite à 60 ans : dix manifestations, dont la dernière avait rassemblé plus d’un million de personnes.

 

« Hollande, c’est fini », aviez-vous prédit en octobre 2015. Le pensez-vous toujours ?

Dans la vie politique et je suis bien placé pour vous le dire, gardons-nous de propos définitifs et des pronostics. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a un divorce entre les Français et le pouvoir. Le plus préoccupant pour François Hollande, c’est que ce divorce concerne d’abord son électorat.

 

Vous aussi, vous faites face à la défiance des Français…

Il y a un scepticisme généralisé à l’égard de la parole politique. Je sais que cette décrédibilisation touche l’opposition et me touche aussi. J’ai sans doute ma part de responsabilité. J’ai justement écrit mon livre pour revenir sur ce que j’avais fait et sur ce que j’aurais dû mieux faire. Personne ne conteste son authenticité.

 

Que pensez-vous de la candidature de Nathalie Kosciusko-Morizet à la primaire ?

Elle fut mon ministre, c’est une femme de qualité, mais avec qui j’ai des divergences. C’est pour cela qu’elle n’est plus dans l’équipe dirigeante des Républicains. Mais je n’ai pas à juger de la légitimité de cette candidature de plus.

 

N’y a-t-il pas trop de candidatures à la primaire ?

Nous ne connaîtrons le nombre de candidats que le 9 septembre, au moment du dépôt des parrainages nécessaires. Avant, ce ne sont pas des candidats à la primaire mais des candidats à la candidature. Cela fait une différence.

 

Malgré le succès de votre livre, votre cote ne remonte pas dans les sondages et Alain Juppé vous devance largement dans les intentions de vote pour la primaire… Cela vous inquiète-t-il ?

Ce ne sont jamais les sondages qui font l’élection et j’ai trop d’amitié pour Alain Juppé pour le cantonner dans le rôle du favori. Ce qui fait l’élection, c’est le peuple français, qui a horreur qu’on lui force la main et qu’on lui donne le sentiment de l’orienter. Je le sais bien depuis 1995 avec la victoire de Jacques Chirac face à Edouard Balladur, qui était pourtant en tête des sondages. Pour moi, l’enjeu, c’est le peuple français et pas seulement les élites françaises.

 

Vos ennuis judiciaires vous fragilisent-ils ? Pour Jean-François Copé et Nadine Morano, vous ne devriez pas vous présenter après avoir été mis en examen…

Ils ont le droit de dire ce qu’ils veulent, la parole est libre.

 

L’Europe est-elle à la hauteur sur le dossier des réfugiés ?

Pour régler le conflit syrien, qui est la cause du problème, il y a un préalable : il faut faire converger les deux coalitions [celle des Occidentaux et celle menée par les Russes] pour détruire l’Etat islamique. Tant qu’on ne consacre pas 100 % de nos efforts diplomatiques pour éteindre le brasier syrien, le problème restera entier. Mais que dit l’Europe ? Que fait l’Europe ? Que pense l’Europe ? Rien. Après avoir déclaré que Vladimir Poutine était l’ennemi puis s’être rapproché de lui, on laisse les Etats-Unis, la Russie, l’Arabie saoudite et l’Iran gérer seuls le drame syrien. L’Europe est la grande absente, alors que cette crise nous concerne directement. Il est assez rare de voir un tel désastre diplomatique, où il n’y a au final que des perdants.

 

Faut-il nouer un accord avec la Turquie sur la question des réfugiés ?

Oui, à l’évidence. Qui peut être contre ? La Turquie est une puissance régionale essentielle, un acteur majeur. Un accord avec Ankara est indispensable mais pas à n’importe quelles conditions. L’accord qui est en train de se nouer entre l’Union européenne et la Turquie s’apparente à du chantage. Je soutiens l’effort potentiel de l’Europe pour financer les « hot spots » en Turquie, mais je suis totalement opposé à la suppression des visas pour les quelque 80 millions de Turcs qui circuleraient alors librement dans l’espace Schengen.

Qu’on allège les procédures pour les acteurs économiques turcs, pourquoi pas… Mais cela n’a aucun sens d’envisager de les supprimer pour la totalité de la population turque dans la situation sécuritaire et migratoire de l’Europe. Comment peut-on dire qu’on va supprimer les visas des Turcs, tout en demandant à la Grèce de rétablir des contrôles à ses frontières ? De la même manière, je suis résolument contre la perspective de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Pourquoi ouvrir des négociations avec ce pays sur le chapitre monétaire ? Car on envisage qu’il soit dans la zone euro ? Pour moi, il en est hors de question.

 

Cette crise marque-t-elle une rupture entre Angela Merkel et vous ?

Début 2012, j’avais fait scandale en disant que si Schengen n’était pas profondément refondé, la France quitterait Schengen. Or, aujourd’hui, les frontières au sein de l’Europe se recouvrent de barbelés et même des pays comme la Suède ou la Belgique ferment leurs frontières. Schengen est mort. C’est d’ailleurs l’Allemagne qui lui a porté un coup fatal en décidant de ne plus appliquer la convention de Dublin, qui prévoit qu’un réfugié doit déposer sa demande d’asile dans le premier pays membre dans lequel il arrive. Et il n’existe aujourd’hui aucun projet pour remplacer Schengen. Alors que des initiatives fortes seraient indispensables, la France reste muette et passive.

 

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